« J'ai progressé »

26 mai 2020
Quand j'ai appris la disparition de Jeanneret, c'était le premier tweet que je voyais de la journée, dans le court moment destiné à finir le café avant de se mettre à la rédaction. C'est bizarre de s'asseoir à son bureau et regarder le livre, et se dire qu'on va se mettre à écrire de la pensée alors même que le monde vient de prendre un supplément de vide. Ça parait absurde.

C'est très bizarre ces deuils. Je ne m'y fais jamais  Les gens qui existent un peu dans le papier un peu dans la chair existent toujours un peu parce qu'il reste les livres. Et en même temps, c'est bien peu de choses un livre. Je veux dire c'est tellement ridicule en face d'un être vivant. Du coup quand il partent, on est un peu comme rassuré, sous le regard bienveillant des livres dans la bibliothèque, puis terrifiés, aussi, parce qu'il n'y a plus personne derrière. Je vis littéralement avec ses livres, posés à demeure sur mon bureau pour les avoir à portée de main. Je parle de livres que je relis pour remettre en perspective ce que je fais (parce que parfois je ne sais plus trop moi même ce que je fiche là), et dont je me sers comme étai, comme appui, sur les épaules de qui je me hisse pour voir le monde. Ce genre d'ouvrages.

Ma première rencontre avec Yves Jeanneret, c'était en papier. Quand j'ai demandé à changer de parcours en fin de M1, Etienne Candel m'a reçue dans son bureau (avec un autre prof, je crois, peut-être Emmanuël Souchier ?) et on a discuté de mon admission dans le M2 MISC. Je suis repartie avec une bibliographie un peu longue et un conseil : « pour préparer l'année il faut avoir lu ces ouvrages-là au minimum ». J'ai obtempéré et je suis allée commander les livres soulignés dans la liste. Dans lesquels il y avait Y-a-t-il des (vraiment) des technologies de l'information ?
C'est un livre qui s'ouvre sur une lecture du Phèdre de Platon. Mes deux khâgne option philo n'étaient pas bien loin, je me suis sentie comme aggripée à un fil de pensée auquel j'appartenais. Tu sais, la race de ces gens têtus et tellement agaçants à citer de vieux livres parce que si, c'est pertinent, si. Regarde bien. Et donc en fait les gens qui citent Platon (bien) pour parler (intelligemment) d'écriture en ligne ça existe. C'est trop bien. Je veux bien me faire adopter dans cette famille intellectuelle-là, moi.

Au delà de cette première impression, j'ai aussi été sévérement bousculée, parce qu'évidemment ça venait déjà gratter mes croyances d'activiste. C'est toujours désagréable quand on vient te chercher dans ta croyance un peu religieuse dans certaines choses pour te dire : le monde est plus nuancé, bouge. Tu bouges de mauvaise grâce, et quelques années après tu te remercies d'avoir bougé, mais sur le moment, c'est désagréable.

Quelques mois après, j'ai eu la chance d'avoir l'auteur des lignes que j'avais lues dans l'été en cours. Un monsieur bronzé, avec une discrète barbe et des petites lunettes, tranquillement posé comme un bon élève devant ses notes de cours, s'est mis à parler. Un vrai cours à l'ancienne avec même pas un powerpoint --au Celsa, à côté de nos cours de marketing où évidemment l'intervenant vient avec une belle présentation, et évidemment aussi la zappette pour passer les slides. Alors, très honnêtement : je ne comprenais pas tout. Il y avait beaucoup de mots compliqués. C'étaient des cours difficiles qui faisaient beaucoup turbiner le cerveau. Il fallait les relire. Je pense qu'aujourd'hui je pourrais relire mes notes de cours et comprendre beaucoup plus que ce que j'avais en fait en tête en M2 après avoir révisé. Je parle la langue, maintenant, forcément. A l'époque c'était rude.

Mais comme les bons cours, on le sent à l'ambiance de la classe, très silencieuse, et les étudiants laborieusement penchés sur leur notes. Ces cours --avec quelques autres-- avaient la saveur des cours de prépa : tu ne comprends pas tout mais tu sens qu'on te délivre beaucoup d'informations en même temps alors tu es très attentif. On était pas attentifs de la même manière à tous les cours, croyez-moi. Mais celui-là, oui. Jeanneret, on le respectait. Ce sont des bons souvenirs.

Je me suis mise à respecter assez profondément ce que ce monsieur racontait, moi aussi. Et puis j'ai soutenu mon mémoire, et j'ai fait autre chose, je suis devenue développeur (je n'aime pas développeuse, je ne m'y fais pas). Il y a eu une sorte de pause de presque deux ans. Et puis je me suis fait poursuivre par des choses du type inéluctable comme : tu appartiens à la race des gens qui lisent des livres, qui les commentent, et qui vont emmerder les gens avec ça. C'est ainsi. Et donc j'ai repris des études puis démarré une thèse, et, sans surprise, sous la direction de quelqu'un qui appartient aussi à cette famille intellectuelle-là. A un moment donné il faut accepter qu'on est une intellectuelle et qu'on serait meux à faire ce qu'on fait de mieux, c'est à dire lire, écrire, récrire. Et qu'on a cette filiation-là.

Ma thèse cite beaucoup Jeanneret, parce que pendant que j'étais occupée à adopter mon sujet et à redevenir une intellectuelle, donc, il n'avait pas chômé. J'ai lu avec une avidité et une joie intellectuelle assez intense la Critique de la trivialité. Je me souviens de mille discussions à la maison ponctuées de : haaaa il m'énerve mais il a raison. Mais il m'énerve. Mais diantre il a raison. Je me suis fait encore bousculer. Ça m'est même arrivé encore très récemment, en le rerere-lisant pour tenter de le commenter directement, je me suis encore pris une claque.

Tous les profs qui m'ont marqué m'ont fait ça. Ils m'ont déplacée. Ils m'ont appris à regarder les choses différemment et en particulier mes certitudes. J'ai une dette intellectuelle énorme et l'annonce de sa disparition me fait ressentir le poids de la filiation. C'est un peu mon grand-père, en termes intellectuels : j'ai été encadrée en thèse et en mémoire par des gens eux-mêmes encadrés par lui. Et j'ai eu la chance de l'avoir en cours. Tout ceci semble à la fois dérisoire et très lourd, très proche. Je vis littéralement à proximité immédiate de ses livres, qui sont disposés sur mon bureau à force d'être cités. C'est comme cotoyer de très loin des gens. On n'est pas proches. Mais c'est l'une des pensées qui m'est le plus familière aujourd'hui. C'est très étrange de se représenter ces livres alors qu'il n'y a plus personne derrière. Tout paraît un peu plus absurde, quand même. 

Comme beaucoup de bons professeurs que j'ai eu la chance d'avoir, c'était lié à une curiosité insatiable et une grande humilité, et ce sont ces termes qu'emploient ceux qui ont travaillé avec lui. Il écrit aussi lui-même qu'il est incroyablement têtu, et sur ce point nous nous ressemblons beaucoup, ça accentue la forme de tendresse mêlée de profond respect que j'ai pour lui comme pour beaucoup de mes grands profs. Un attachement pas personnel (peu de mes anciens professeurs sont devenus des amis) mais une forme d'attachement quand même, fondé sur ce truc bizarre de la relation maître-élève qui perdure toujours un peu, et sur un sentiment diffus d'être de cette sorte étrange et desuète d'humains que sont les intellectuels. Je suis du coup très triste, autant que j'étais attachée. Je sens l'espèce d'arrachement, quand la pensée n'est plus vivante et que tu es laissé, seul, avec toutes tes précautions pour essayer de commenter ça sans trahir. Je suis vraiment triste.

J'ai envie de me remémorer deux jolis souvenirs de quand je l'avais croisé, qui je crois, disent pas mal tout ceci.  Le plus proche, c'est le sourire sage de Jeanneret, croisé furtivement après une école d'été --pendant laquelle j'avais traversé une crise plutôt très grave associativement et personnellement, j'étais...pas très en forme, je regrette que ce dernier souvenir de contact me ramène aussi ma personne diminuée par le manque de sommeil et la fatigue et tout, je ne sais pas si j'ai laissé une impression terrible. Il souriait doucement parce que je lui avais demandé ce qu'il comptait faire, « maintenant ». Il m'a dit « la vraie retraite ». Celle où on n'a plus que le plaisir de continuer à penser, sans le reste des trépidations de l'enseignement supérieur. J'espère qu'il a eu droit à sa retraite de sage. 

Le deuxième souvenir est plus ancien. Il était venu pour un colloque. Je venais de finir la Critique de la trivialité et on en avait discuté, un peu, un moment (on s'imagine quelque chose de peut-être dix minutes, le genre de moments que peut accorder un vieux prof de passage pour une conférence à qui tout le monde veut parler). On avait discuté de la thèse, je pense lui avoir raconté ma petite histoire de daîmon qui est venu me poursuivre après le Celsa pour me relancer là-dedans (probablement pour resituer le contexte parce que je doute qu'il se soit souvenu de moi). J'avais apporté le livre pour qu'on discute un peu du contenu, et il me l'a aussi dédicacé. C'était un moment un peu spécial. Quand je lui ai dit que j'avais apprécié dans son livre la manière dont il démontre l'industrialisation des moyens d'écrire, que j'avais aimé la manière dont sa critique elle-même avait bougé, en comparaison aux autres ouvrages que j'avais lu, il m'avait répondu, avec un vrai souvenir de bon élève : « Vous avez vu hein ? J'ai progressé ! ». 

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