Prendre soin, c'est possible

20 octobre 2018
Ça faisait vraiment longtemps que je n'avais rien écrit d'encourageant ni sur comment je vais, ni sur ma vie associative. C'était à un point où, d'abord, je me suis alarmée, à juste titre, à propos de mon propre état. Il y a quelque chose qui ne va pas. Mais l'objet de ce billet de blog n'est ni de me plaindre ni de m'allonger sur le divan, il est de partager une expérience.

Marcher dans un tunnel long et gluant

Je n'étais pas loin de conclure de ce que je vivais : et si je passais à autre chose ? J'avais quitté La Quadrature après la précédente AG avec un goût très amer sur la langue. Quelque chose d'assez douloureux. Un sentiment diffus d'être obsolète. Faut bien voir, La Quadrature, c'est une association qui a changé ma vie, quand même. C'est une association qui m'a formé, beaucoup, qui m'a fait grandir, j'étais vraiment triste de me dire que je n'avais potentiellement plus rien à y faire. Mais en même temps, j'étais fatiguée. Le sentiment après la dernière AG de la Fédération n'était pas mieux.

Ce sentiment n'a fait qu'empirer.

Il se trouve que, en plus de réelles difficultés personnelles à supporter en ce moment un certain nombre d'interactions ou de discussions, il faut avouer qu'en ce moment, dans les assos que je fréquente, les sujets de discussion sont clairement /durs/ --pour poser un bel euphémisme. Cumuler du trauma avec une discussion qui appuie dessus, c'est jamais drôle. C'est assez proche, toutes proportions gardées sur la nature du trauma (qui n'a rien à voir avec celui d'un viol, vraiment), de ce que vivent en ce moment les femmes victimes de violences sexuelles avec les débats autour de la nomination de Kavanaugh à la Cour Suprême aux USA : tu revis ton trauma pour témoigner, et puis tu te prends un débat public pourri à propos de ce qui a causé ton trauma dans la tronche. C'es éreintant, psychologiquement, en fait. Encore une fois, toutes proportions gardées, je suis prise dans le même mécanisme de sur-sollicitation psychologique.

Ça vient s'ajouter à la charge mentale déjà conséquente, l'ajustement avec ma quatrième année de thèse qui commence, l'articulation avec la manière dont je considère la présidence, toujours avec un déficit de satisfaction vis à vis de la manière dont je fais. J'ai, assez systématiquement, l'impression de ne pas être bonne à ce que je fais. Ça me soucie beaucoup. Alors, quand il s'agit d'aller prendre une fourche pour remuer du merdier, et que je suis en PLS sur mon canapé une fois par semaine au minimum à cause dudit merdier, je ne m'aime pas beaucoup dans ce rôle-là.

Et pourtant je fais de mon mieux, et je sais (parce qu'on me le dit, parfois) que plusieurs fédérés le pensent. Je vois bien que j'hypertrophie mes difficultés parce que je suis ultra exigeante avec moi-même. Je sais, qu'en fait, si j'explique, qu'on me pardonnera, si je puis dire, de ne pas être en état d'assumer ces sujets.

N'empêche que. Petit à petit, l'impression d'avancer dans une forme de tunnel sombre et gluant, un peu à l'aveugle, s'amplifie, et en regard, l'espoir recule.

J'ai connu d'autres coups durs et d'autres crises, dans les dix dernières années d'associatif. Mais je me souviens bien que quand on essuyait un coup dur, un truc, une crise, un soubresaut, je pouvais me raccrocher au fait qu'on était une équipe, qu'on allait se serrer les coudes, puis machin et machin sont là, ça va le faire.

Là, j'ai vu les uns et les autres partir se protéger, je suis partie me protéger aussi parce que j'ai pris trop de gnons. En fait, à force d'être noyée dans les dissenssions, je ne vois plus le collectif. Je ne peux pas m'en servir d'horizon, puisqu'il n'est plus visible. Du coup, forcément, le tunnel apparait un peu bouché. On clopine, seul, en se demandant si en sortant (si toutefois, il y a une sortie) il y aura un hôpital parce que se trainer la patte blessée, ça rend pas la traversée agréable.

La fin, les moyens (quelques nuances de réponses émotionnelles)

Je parle de se serrer les coudes, mais j'ai aussi entendu des choses très difficiles à encaisser, là comme il y a dix ans, quand il y a eu des coups durs, pour rendre tout à fait justice à mes souvenirs militants.

Avoir mal, être découragé voire déprimé, ne plus savoir si ce qu'on fait est le bon combat, ça arrive régulièrement dans la vie d'un activiste. On peut, dans l'équipe, achopper sur des conflits humains difficiles à résoudre. C'est plus fréquent qu'on ne le croit. Dans notre milieu, ça arrive aussi de subir du harcélement. Quand on écoute parler un·e vi·eux·eille bénévole, iel aura forcément au moins une de ces histoires à raconter. On traverse tous des moments où notre propre outil de lutte, à savoir nous-même, n'est pas en forme, que ce soit pour des raisons strictement personnelles où à cause de l'environnement associatif.

La plupart de ces moments sont inévitables --j'aimerais, en ce qui concerne le harcèlement, qu'on s'enorgueillisse un jour qu'on a réussi à rendre nos espaces /safe/, parce que pour le coup ça c'est carrément superfétatoire. Cela fait longtemps que je répète que ça fait partie du pari de l'associatif, qu'on est embarqués dans un truc aussi avec notre vécu, notre sensibilité, et que le fait de nouer des liens ou que ces liens cassent, ça fait partie du jeu. Pour moi la seule question est : qu'est-ce qu'on fait de ça ? Pour moi, c'est notre responsabilité en tant que militants, de s'en soucier. Pas forcément de tout régler parce que souvent ce n'es pas en notre pouvoir, mais au moins d'écouter et d'accepter ces difficultés comme telles.

A la Quadrature comme ailleurs dans ce milieu militant, on m'avait habituée où à des réponses émotionnelles à ce type de problèmes ou très maladroites, ou assez violentes (souvent un peu des deux). Souvent, d'une manière ou d'une autre, quand une parole qui dit de la souffrance est énoncée, la réponse revient à décider de regarder ailleurs. On est très tentés, dans ce milieu, de ranger nos dissenssus et nos problèmes sous la moquette.

Je crois que ça vient en partie du fait qu'on a dans nos milieux des gens plus ou moins à l'aise avec le fait de socialiser en général, et qui sont, j'ai l'impression, paralysés par les dissenssus, parce qu'ils ne savent pas quoi en faire, parce que c'est très compliqué à gérer. Alors, un peu comme on aurait fait une bêtise et on ne saurait pas quoi faire de la preuve, vite, on soulève un coin de tapis et on y fourre le dissensus. C'est très maladroit. Evidemment, ça ne règle rien. Parfois, des années après, quelqu'un soulève le tapis, et constate qu'il y a effectivement un cadavre qui pourrit là. On referme. Le truc peut pourrir pendant des années. Parfois il ressurgit et on se demande pourquoi diantre il y a un déchet radioactif dans le salon.

Une autre réponse, plus violente que maladroite, revient non pas à détourner le regard mais à renvoyer l'individu dans sa souffrance, en le priant de ne pas embêter les autres qui tentent de travailler. J'ai entendu ça, quand j'ai remonté à un responsable associatif un problème de harcèlement : « c'est pas l'objet de notre association ». Oui, alors. Ton association ne pourvoit pas à la survivance basique de ses bénévoles entre eux, c'est un problème. A moins de choisir et d'assumer le fait d'être une asso de « barbus » (pour dire les choses de manière assez polie), c'est même un grave problème qu'on laisse un individu faire obstacle à la diversité dans l'association.

Ce genre de réponse est assez violente, parce qu'elle a tendance à déligitimer la parole qui dit que ça ne va pas, tout en mettant l'individu de côté, un peu comme un troupeau met de côté une brebis qui boite. C'est pas nos oignons, on continue sans toi. Pour l'avoir vécu, c'est assez douloureux, la position de la brebis qui boite.

J'ai encore lu récemment que, parce que ça n'allait pas, il fallait que je cesse de travailler (sous entendu : brebis qui boite, on passe notre chemin). Non, ce n'est pas la même chose que de lire : « J'imagine que tu as besoin d'un peu de repos. J'espère que tu reviendras, vite. Est-ce qu'on peut faire quelque chose pour t'aider ? ». On se demande, assis devant le mail, si tout simplment démissionner n'est pas la meilleure solution, après tout.

/Tous/ les problèmes humains n'ont pas à être pris en compte par l'association, parfois ce sont des choses personnelles, parfois cela relève de l'intervention de professionnels de la santé mentale, mais la moindre des choses est de montrer un respect minimal pour la souffrance de l'autre et de s'inquiéter de la santé de son bénévole. Peut-être que tu ne peux rien faire d'autre qu'envoyer un potikeur par mail. Mais peut-être que c'est plus humain que renvoyer l'autre à sa douleur. Peut-être qu'il aura la sensation, au moins, de faire partie du groupe.

La pire réponse consiste à dire que ce n'est pas grave, que c'est pour le bien de la Cause. Parfois, c'est ce qui sert de justification au deuxième type de réponse. J'ai connu des responsables associatifs qui étaient vraiment dans une pensée du bénévole-jetable, qu'on use jusqu'à la couenne et qu'on rejette sur le bas côté quand il ne sert plus. Sur la base de ce type de justification. C'est extrêmement violent. Les dommages psychologiques et émotionnels sont très conséquents. Vraiment, on est plusieurs à pouvoir dire que c'est surtout un modèle à ne plus jamais reproduire.

Pour moi, la fin ne justifie pas les moyens, dans l'associatif. Si construire le monde dont on veut doit passer par le fait de causer de manière systématique des dommages psychiques et émotionnels graves aux personnes, s'il faut marcher sur les gens qui ont mal pour avancer, alors ça ne construit pas le monde dont je veux en réalité. Mon travail associatif commence par construire, à l'intérieur de l'association, une petite société un peu moins violente que celle de l'extérieur. Une petite société où l'on peut s'élever, apprendre, grandir. J'ai grandi et appris dans l'associatif. Je sais que c'est possible d'y construire ça plutôt qu'autre chose. Si mon énergie alimente au contraire une petite société toxique, alors je vais cesser d'en mettre.

Commencer à construire une société un peu meilleure au sein de l'association, c'est aussi garantir le fait que dans cinq ou dix ans, on retrouve une structure qui va bien, qui est toujours capable de se battre, qui même donne /envie/ de se battre. Un ami m'a dit un jour « forcément, s'il y a des cadavres de bénévoles autour du poste, personne ne va le prendre, ça fait pas envie ». Pour moi, c'est l'un des enjeux cruciaux de prendre soin au sein d'une organisation. Ça la rend saine et désirable. Nos associations méritent mieux qu'une réputation à base de burn-outs enchainés les uns après les autres. Une association où l'on brûle les bénévoles sur l'autel de la Cause, c'est ni sain, ni désirable, désolée.

Ça me dégoute, qu'on fasse du mal, sciemment, d'autant plus quand c'est sur la base d'une idéologie un peu martiale du type la Cause avant tout, à des gens qui donnent de leur temps. Déjà que dans le cadre d'un travail salarié c'est inacceptable, alors dans le cadre d'un travail qui n'est rétribué que symboliquement, c'est inhumain. Tu ne peux rien en retirer, à part des blessures que tu vas mettre des années à panser. Les bénévoles sont ce qu'on a de plus précieux, nos associations ne tournent pas, ou très mal, sans bénévoles pour l'animer. Les traiter comme ça, c'est incroyablement indécent. Je ne veux rien construire avec ça, c'est des briques pourries.

Et en fait, c'est possible de prendre soin

Dans ce contexte, j'ai pris mes billets pour me rendre à l'AG à mi-parcours de La Quadrature parce que j'ai promis que je viendrai y tenir le point sur la RP. J'avais plus ou moins anticipé de ne pas y rester, pour ne faire profiter personne de l'état de vulnérabilité intense dans lequel j'étais.

Le vendredi matin, je me suis levée avec un rhume solide, doublé d'une migraine carabinée. J'ai à peine eu la force de me rendre au colloque auquel je voulais tenter d'assister pour le travail. J'étais assez peu capable de réfléchir. Je n'étais pas bien, vraiment pas. J'avais les sinus pris, ça faisait mal à la tête de manière assez indécente. Super. Mon corps avait assez l'air de dire « n'y vas pas » (d'ailleurs, l'inflammation des sinus est retombée autour du samedi midi...). J'ai hésité, un peu, mais j'ai pris mon train, en me forçant un peu la main.

Et j'ai eu raison.

J'ai eu raison parce que dans tous les moments que j'avais appréhendés (putain, on va parler de ce sujet, c'est horrible, je tiendrai pas dix minutes sans chialer), ça ne s'est pas passé comme prévu.

J'ai effectivement pleuré. Mais quand c'est arrivé, j'ai senti une discrète tape sur l'épaule, qui disait « je comprends que c'est pas évident, c'est pas grave si tu ne peux pas finir ta phrase » et, autour dans la salle, cette espèce d'ambiance un peu respectueuse, un peu douce, qui disait, tacitement : « hey, on est là ». Quand on s'est dit des choses très dures, quand on a posé des souffrances sur la table, on s'est tous écoutés, à chaque fois, /vraiment/, avec ce même respect un peu doux qui disait : « j'accepte cette souffrance comme telle, je l'accueille, c'est important ce qui se dit ». Sans en rajouter, sans animosité, juste, cette vraie écoute un peu chaleureuse. On a rarement été aussi justes dans la manière de traiter des problèmes humains. Justes, au sens de quand tu fais le mouvement qu'il faut, qui a la bonne dose de tact en regard de la situation. C'est la première fois que je vis ça dans une association.

Hé ben c'était très fort et très important. J'ai senti du soutien. J'ai senti de l'empathie. J'ai senti qu'on était, là, tous en train de se serrer les coudes et de faire, en fait, collectif, face aux difficultés. Paradoxalement, énoncer nos douleurs et nos difficultés a renforcé le collectif.

Les problèmes ont été énoncés, je crois qu'on a crevé quelques abcès, ce sont devenus /nos/ problèmes et /nos/ priorités. On a jeté notre ordre du jour et on a relevé nos manches pour trouver des solutions. On n'a pas encore tout résolu, loin de là, mais ce moment, ces moments même, très difficiles, sont paradoxalement mes meilleurs souvenirs de cette AG. Parce que j'ai senti cette volonté de ne pas écarter le problème parce que c'est désagréable à entendre, de ne griller personne sur l'autel de la Cause, de faire front ensemble face à ce qui faisait mal. On n'a laissé personne de côté, au contraire, on a accepté toutes ces douleurs comme étant un peu les notres et on a dit « on va faire en sorte que ça n'arrive plus ».

Alors que je ,'étais pas loin de jeter l'éponge, que je n'étais pas loin de perdre espoir, que je savais même plus s'il était une bonne chose que je reste dans ces cercles parce que je me faisais clairement du mal et que je faisais probablement du mal à d'autres, ces événements ont prouvé beaucoup de choses : notre capacité d'écoute, de bienveillance, d'empathie face à des problèmes humains (la manière dont les derniers ont été traités m'avait fait perdre toute espérance dans le fait qu'on puisse apprendre à être autre chose que maltraitants), notre capacité à faire collectif, de manière saine et chaleureuse. Tout ceci me redonnait confiance dans le fait qu'on allait effectivement s'en sortir. Qu'on allait, effectivement, surmonter ça, ensemble.

Et ça, pour moi, c'est la plus belle victoire de cette AG de La Quadrature. On a enfin appris ça. Et ça fonctionne.

C'est pour cela que je voulais écrire ce billet. Je voulais raconter que c'était possible. Qu'on l'avait fait. Qu'on s'est prouvé par l'exemple qu'on pouvait faire ce qu'on faisait dans le respect, la décence, la solidarité envers les uns et les autres. On n'a pas eu besoin d'être accompagnés particulièrement, juste d'être ouverts à ce qui se dit, à ce que les gens ressentaient, et d'en faire quelque chose. On ne l'a pas mis sous le tapis, on n'a pas regardé ailleurs, on n'a dit à personne « puisque ça ne va pas, cesse de venir », on n'a remué de couteau dans la plaie de personne. On a pris tout ça avec nous et on a ensemble bâti des solutions pour que ça aille mieux. C'est ça, l'associatif tel que j'en ai envie. Ça me va, comme plan de bataille. Ce sera dur, mais on est /ensemble/.

Les avis sur ce billet

Personne n'a encore donné son avis.

Je veux donner mon avis !