Qu'est-ce que ça veut dire réduire les risques face au Covid (en l'état des connaissances ?)

30 octobre 2020
Attention article ambiance « je donne mon avis alors que je ne suis pas épidémiologiste ». Je vois arriver ce confinement un peu doux, et partagée entre « bordel ça va être long » et « ah ouais mais ça on ne pouvait pas le faire autrement », je me suis dit que tant qu'à y être, dans une situation un peu cheloue, autant réfléchir à comment organiser un confinement adapté, comment le faire bien. Ou dit autrement : qu'est-ce que ça veut dire de réduire les risques de transmission du Covid-19 à l'état des connaissances actuelles ?

Un peu de contexte d'abord. Mon passé face aux épidémies, c'est la lutte contre le SIDA. Que j'ai pratiquée non pas dans la période de feu 🔥 absolu, dans les années 80, mais dans une période « tranquille », en 2010, où l'axe de lutte c'était surtout de rappeler que le SIDA ne se soignait pas (il se traite, ergo, on n'en guérit pas, c'est une différence de taille) et que SI tu vas te faire dépister et OUI il faut mettre une capote, d'ailleurs je t'ai donné une capote ? J'ai hérité de ces années-là (en plus d'un court passage à Aides, peu fructueux malgré l'accueil chaleureux que m'avaient fait les copains) une réflexion sur les épidémies en société basée sur la réduction des risques (ci après RDR). C'est de la lutte de longue haleine. Donc on n'a pas d'autres choix que de collectivement s'adapter pour endiguer l'épidémie sans s'empêcher de vivre. Sinon on s'essouffle. Je disais ça déjà en août dernier.

Corollaire important : la constitution d'une dynamique collective. Une stratégie de réduction des risques ne concerne pas seulement les risques que tu encours, mais aussi des risques encourus par les personnes autour de toi. Quand on cherche à minimiser le risque, c'est toujours surtout pour les autres. On met plus la capote pour les autres, pour ne pas leur faire encourir un risque idiot.

Donc ça fait six mois que armée de ce passé je suis avec intérêt ce qu'on apprend progressivement sur le virus --d'un point de vue de scientifique, c'est fou : je vois littéralement progresser le savoir sur l'épidémie presque tous les jours, il y a d'autres périodes où on voyait le savoir se construire comme ça ? C'est fou. Ça a l'agaçante conséquence que je suis beaucoup plus à même d'être critique sur les mesures sanitaires prises. Je commence à avoir un avis. Et étayé. Pas parfait, je ne suis pas épidémiologiste. Mais étayé, parce que quand je décide de me renseigner sur un sujet je ne fais pas semblant. Je peux articuler de la pensée sur des faits, quoi. Enfin, ce que je commence à faire quand je fais mon métier quoi. Rien de bien méchant.

Il m'apparait que quand on regarde ce que l'on sait de la manière dont se transmet et se comporte le virus, on peut quand même tenter d'agir un peu intelligemment en endiguant l'épidémie sans empêcher même la Sainte Economie de tourner. Il semblerait d'ailleurs que des mesures efficaces --même très strictes-- contre l'épidémie sont plus profitables à l'économie que des mesures plus douces, mais à court terme plus gentilles avec l'économie, je sais, c'est contre-intuitif, mais bref.

L'état des savoirs

Bon que sait-on aujourd'hui sur comment le Covid se comporte et se transmet ? Hé bien on sait déjà qu'il arrive par le nez ce petit con (c'est pour ça qu'il est capital de protéger son nez quand on porte un masque), puis qu'll continue son petit chemin dans l'organisme. L'article que j'ai lié est un peu ancien mais explique bien. On sait aussi, c'est maintenant assez consensuel dans la communauté scientifique, que ça se transmet par aérosols. Là dessus la source magique c'est cette visualisation d'El Pais. Avant, on pensait que c'était en gros par postillons que ça se transmettait --sur le modèle d'autres maladies. On y a tous cru, y compris les experts. C'est sur cette base que se fonde la fameuse « distanciation sociale » des 1.5m. Mais en fait c'est grave plus compliqué. C'est des aérosols. C'est à dire que ça reste dans l'air. C'est de l'air vicié si vous voulez. Un nuage d'air exhalé vicié. Qui peut stagner dans une pièce. Ça explique plein de choses, comme comment diable peut-on être infecté par une grand-mère assise à l'arrière d'un bus en étant assis à l'avant ? Réponse : des aérosols. Et aucune ventilation.  

Enfin, on connait le comportement stochastique de l'épidémie, ce qui permet d'ajuster la politique de tests --que je n'aborde pas en priorité ici.
Quand on sait quelle est la porte d'entrée (le nez, ici) et le moyen de transmission (ces putains d'aérosols), on peut je crois commencer à bâtir une stratégie de lutte contre l'épidémie.

Le confinement : la grosse massue

Je passe sur le fait qu'on a fait des choix stratégiques un peu nuls pendant l'été, et à la rentrée, ce qui nous a acculés devant la décision de ce deuxième confinement, qui s'annonce donc moins strict que le premier, et....franchement ? Plus long. Si je lis bien, le confinement n'est pas le meilleur outil de lutte contre une épidémie. Disons que c'est pas très raffiné. Pour moi, c'est la grosse massue de bourrin qu'on prend pour tataner la courbe et la forcer à amorcer une descente, et de préférence une descente rapide. On peut faire ça autrement, mais quand l'épidémie est hors de contrôle, hééé bah il ne reste que la grosse massue de bourrin à dispo. 

On confine pour limiter drastiquement les contacts et casser les chaines de transmission. Violemment. Pour amorcer la chute de la courbe. Donc pour moi c'est simple : plus on tape comme un bourrin sur la courbe, plus rapidement elle amorce la descente. Si on tape moins fort, elle mettra plus de temps. Plus il reste de contacts, plus il reste de possibilités de transmission de la maladie. Ce qu'on veut c'est revenir à un niveau le plus bas possible, pour pouvoir gagner du contrôle sur l'épidémie et faire souffler les soignants qui commencent à en avoir doucement marre.

En mars, on a pris la plus grosse massue qu'on a trouvé, et on a tapé sur les contacts le plus fort qu'on a pu. Donc tout le monde chez soi. Et tout était fermé. Chute drastique de contacts, et donc de la propagation. La différence d'avec mars pour moi c'est qu'on sait comment ça se propage, plutôt bien. Donc ça me choque pas qu'à l'aune de ça, on trie plus souple sur ce qui reste ouvert pour un deuxième confinement. Je continue à me dire qu'on irait juste plus vite en tapant plus fort, d'autant plus que ça semble à long terme moins critique pour l'économie, mais je peux comprendre qu'on ait envie de donner un peu plus de mou. Personne n'avait vraiment envie d'être en 100% télétravail avec les enfants à la maison. J'aimerais qu'on considère l'enseignement autrement que comme du gardiennage, mais force est de constater que le compromis des écoles est là pour rendre le confinement acceptable. Parce que quelqu'un garde les enfants la journée. Bref, je trouve les compromis du gouvernement risqués, je ne suis pas d'accord avec sa manière de faire de priorités depuis le début de la crise sanitaire, mais je comprends une partie des compromis qui ont été faits, même s'ils sont risqués. Je ne sais pas si ce gouvernement aurait appuyé sur le bouton rouge du confinement sans cette concession sur les enfants.

Ce sera long, quelle stratégie long-terme adopter ?

Maintenant qu'on est là, qu'étant donné que c'est moins strict qu'en mars, ça me permet d'étudier le problème en envisageant les solutions les plus long-terme qui soient. Si on tape moins fort (en confinant mais en laissant des grands pans de l'économie ouverts as usual comme là), ce sera long, et de toutes manières on n'aura pas de vaccin ni de traitement vraiment efficace avant un bon moment. La stratégie que j'imagine consiste à retirer les contacts partout où c'est possible (confinement) et à réduire les risques au maximum partout où ça ne l'est pas. Quand on lève le confinement, on peut garder le deuxième volet pour rentrer dans une logique de RDR long terme. Parce que c'est que la deuxième des vagues. Autant s'armer pour les suivantes. On aura déjà adapté une partie de notre fonctionnement à la lutte contre l'épidémie, ce sera d'autant plus facile de garder le contrôle sur les propagations. Mais il faut le faire bien.

Pour moi si on fait des compromis, on cherche à s'approcher au maximum de l'effet de la massue énorme de mars : le moins de contacts possible et de transmission possible. Ce qui reste ouvert devrait pour moi faire l'objet d'une stratégie systématique de lutte contre : 

  1. les gros attroupements en intérieur (pour éviter les super-spreader-events) ;
  2. la contamination par aérosols ;

Passons d'abord nos outils en revue.

Nous avons trois outils de réduction des risques --puisqu'en fait rien ne protège à 100% : le masque, la distanciation, l'aération.

Le masque, même en tissu, réduit drastiquement le risque. Donc le généraliser c'est le bien, surtout en intérieur, et quand il y a foule en extérieur. Le masque est l'outil qui nous manquait en mars et qu'on a là à disposition et en quasi abondance. C'est une bonne chose de l'avoir enfin généralisé aux enfants (on était jusque là le seul pays du monde où les enfants n'étaient pas des vecteurs de contamination !). Rappelez-vous qu'il faut surtout bien protéger le nez. Ça arrive par votre nez. Ce n'est pas la peine de poursuivre tous les Jean-Kévin que vous croisez pour les culpabiliser de mal porter le masque, c'est juste fatiguant (et c'est pas ma politique de lutte contre une épidémie en société, j'ai appris le contraire à Aides). Un masque porté même mal = meilleure RDR que pas du tout. Mais oui le nez dedans c'est mieux.
Certains scientifiques (je ne suis pas sûre que ce soit consolidé, ça) pensent même que le le port du masque réduit l'inoculum, en gros la quantité de virus que l'on inspire, et que cet inoculum a un lien avec la sévérité de la forme de Covid qu'on contracte. Donc le masque semble vraiment protéger, et pas uniquement les autres, ce qui serait une excellente nouvelle si ça se confirme. C'est notre première arme contre le virus.
Au passage du coup, on oublie les visières, quelle que soit leur forme. L'idée est de *filtrer* l'air pour respirer et exhaler le moins d'aérosols possibles. C'est très peu protecteur. C'est cools contre les postillons mais comme on sait que ce n'est pas eux les responsables de la contamination, bon. La meilleure arme, c'est le masque.

La distanciation, qu'on a martelée depuis mars, si je comprends bien la science, est un adjuvant efficace au masque, mais ne suffira pas seule à protéger. Elle ne protège même pas, selon moi. Elle diminue le risque. Ergo il ne suffit pas d'être à 2m de distance de quelqu'un pour considérer qu'on peut retirer son masque, surtout en intérieur. Il faut au contraire combiner la distanciation au port du masque pour diminuer encore plus le risque. En effet, la visualisation d'El Pais montre bien comment on contamine de préférence les personnes près de nous. On exhale un air plus saturé d'aérosols près de nous, c'est logique. S'il y a distanctiation + aération, le fait d'être éloignés permettra au nuage d'aérosols de s'échapper avant d'atteindre votre voisin. S'il n'y a pas d'aération, c'est là que la distanciation ne fait pas tout : 100% de chances de contaminer votre voisin, et, une fois que l'air sera bien saturé d'aérosols, également des personnes assises très loin de vous. En extérieur, où le vent balaie les aérosols (devenant un allié de choix dans la lutte contre l'épidémie), s'il y a port du masque dans les endroits où il y a beaucoup de monde et où la distanciation n'est pas possible, comme une manifestation, le masque suffira à empêcher qu'il y ait un super-événement de contamination : ça filtre les aérosols exhalés par vos voisins, qui s'échappent ensuite dans l'air. Mais voyez la logique c'est mieux, encore une fois, si on est éloigné. La distanciation est un outil de réduction des risques. Seule sans masque, ça ne suffira pas (sauf peut-être à l'extérieur ?), et avec un masque, ça viendra diminuer d'autant les risques.  

Dernier outil et non l'un des moindres, la ventilation. Difficile à pratiquer depuis qu'on arrive dans les saisons froides mais ca-pi-ta-le. Encore une fois, voyez les images d'El Pais. Quand on pratique un courant d'air en intérieur, on donne une porte de sortie aux aérosols, et on fait baisser leur concentration dans la pièce. Comment savoir quand ouvrir les fenêtres ? On peut installer un détecteur de CO2 dans la pièce. Il y a même un prototype ici si vous voulez vous y mettre maintenant. Et vous pouvez comprendre un peu en détail comment ça marche toute cette affaire en cliquant ici. L'idée est simple, quand on respire on exhale du CO2. Donc s'il y a beaucoup de CO2 dans la pièce, il y a une forte chance qu'il y ait aussi beaucoup d'aérosols de Covid qui se baladent. Il faut les faire sortir avant qu'ils ne viennent trifouiller dans les nez de tout le monde. C'est en vertu de cela que je pense qu'il faut privilégier le plein air. 

L'outil pratique pour résumer comment ces différents outils diminuent le risque en fonction des situations reste ce tableau, traduit ici par Tania Louis, mais la source scientifique est indiquée.

La stratégie : empêcher la contamination par aérosols dans les endroits qui restent ouverts

Ce qu'on peut faire pour savoir ce qui doit rester ouvert et dans quelles conditions, si on veut faire des compromis, c'est évaluer les différentes activités à l'aune de ces connaissances et des outils à disposition. L'idée c'est : comment réduire au maximum les risques dans les endroits qu'on a envie de laisser ouverts pour s'approcher au maximum de l'effet massue d'un confinement total et très strict ?

Prenons les bureaux. Pourquoi on demande aux gens de télétravailler à 100% ? Parce qu'un bureau mal ventilé, surtout en openspace, c'est une situation à risques. D'autant plus à risques qu'on prend les transports en commun pour venir, parfois. Plutôt que respirer les aérosols de tes voisins au bureau + ceux bonus du métro, on réduit ton contact à cette sphère là. Logique. Si ne c'est pas possible (mais alors vraiment pas), les gens viendront donc au bureau. On doit donc diminuer les risques drastiquement alors même qu'on sait que c'est un gros vecteur de contamination par aérosols. Evidemment, masques partout en tout temps et s'il vous plaît sur le nez. On aére les bureaux régulièrement. Si on a des bureaux où il y a ces protections anti-suicides là, on met fissa à l'étude un système de ventilation mécanique efficace et on le met en place (l'Etat pourrait même lancer une prime de rénovation des équipements de ventilation dans les bureaux ?). Et on adopte une stratégie drastique pour les repas (où l'on est obligé de retirer son masque). Ventilation, distanciation, et pourquoi pas, plein air. On réfléchissait avec des amis à un système où on va chercher son repas qu'on mange en plein air, pourquoi pas autour d'un brasero parce que c'est l'hiver.
Et on met en place du pooling dans les lieux de travail.
Mais voilà la stratégie : partout où c'est possible de juste réduire les contacts à zéro, on le fait, et quand ça ne l'est pas, on met toutes les fucking chances de son côté.

L'école est un pari vraiment audiacieux parce que c'est un bouillon de culture de base (moi j'ai pas de poux/gastros/grippe/etc. à gérer parce que ça a été ramené de l'école, je ne suis pas parent, mais je lis les copines :p). Et parce que les enfants sont genre vraiment contaminants. Il y a aussi un consensus scientifique là dessus. Donc c'est audacieux de les maintenir ouvertes. Mais encore une fois : le côté garder les enfants a joué, là (ah oui, pour permettre aux parents de travailler, on se le cache pas), en plus (mais je n'ai pas de sources sur ce point) de la santé mentale des gamins. Je vais essayer d'appliquer la même stratégie : si on veut les maintenir ouvertes à tout prix, que faut-il faire pour réduire les risques au minimum ?
D'abord, en généralisant le port du masque à six ans, comme dans beaucoup d'autres pays européens (ça, c'est la seule chose qu'on obtenue avec ce deuxième confinement, wouh !). Les enfants le porteront peut-être un peu mal. Peut-être qu'ils le porteront mieux que leurs parents. En tout cas personne ne mourra d'apoplexie et ça va faire drastiquement baisser la quantité d'aérosols qui se baladera dans la classe, que les gamins soient symptomatiques ou pas. On peut même fournir les masques. En priorité aux familles qui n'ont pas les moyens, pour leur donner les moyens, justement, de protéger leurs enfants et les familles des autres. En équipant les profs de masques qui les protègent vraiment.
Ensuite, étudier la ventilation des locaux (mazette, on avait tout l'été pour faire ça !!) avec la même stratégie qu'avec les bureaux : ou fenêtres, ou ventilation mécanique, une circulation d'air renouvelé dans tous les cas ; et mettre en place des détecteurs de C02 partout pour savoir quand ventiler.
Organiser un accuell en demi-groupes quitte à recruter (ça pouvait aussi être anticipé, ça) des professeurs supplémentaires, et à chercher des locaux supplémentaires (je ne dis pas qu'on en aurait trouvé dans l'été, mais à long terme, on peut) pour permettre une distanciation efficace (histoire de mettre toutes les chances de notre côté).
Bouleverser le fonctionnement de la cantine, parce que celle de mon enfance on était beaucoup et en sous sol autant dire que si c'est encore comme ça... 😬 Idem, il faut réfléchir et la solution ne va pas pas apparaître de suite là, mais on ne peut pas décemment faire manger 200 gamins collés serrés dans un self sous-ventilé, c'est courir au casse-pipe. Je ne pense pas que passer tous les enfants en externat marchera (il y a des familles qui ne peuvent pas se le permettre, même si ça résoud la question de la cantine comme point ultra chaud de contamination), par contre il y a un travail pour moi faisable sur la ventilation qui réduirait de beaucoup les risques.
Enfin mettre en place du pooling avec des tests rapides (cf. Zeynep) pour surveiller puisqu'on sait que c'est un point chaud. Si plusieurs gamins sont positifs, pof, on isole toute l'école (hé oui, à cause de la cantine) une semaine ou deux. Et on prévient les familles et les profs, hein Jean-Mi. L'école c'est vraiment un trou de fou dans la raquette. Si on veut qu'elles restent ouvertes, il faut surveiller les contaminations comme du lait sur le feu. Là actuellement on n'a pas la moitié de ces outils et c'est assez inquiétant.
Pour la fac, la stratégie est grosso-modo la même, je ne développe pas. On peut faire du pooling auprès des étudiants qui seront en contact durant les TP ou se fréquenteront dans les salles qui restent ouvertes pour leur permettre d'accéder à leurs cours à distance. 

Ça n'aurait pas été parfait mais on aurait mis toutes nos chances de notre côté pour limiter les risques. C'était plus sûr de fermer les écoles, évidemment, mais voilà. Si on fait ce compromis on le fait comme ça. 

C'est la deuxième fois que je parle de cette stratégie de pooling qu'explique Zeynep Tufekci très bien, Elle est très intéressante parce qu'au lieu de remonter les chaines de contamination, elle se concentre sur la détection d'événements de contamination. Ce que je trouve encore plus pertinent das une logique confinement + quelques points chauds ouverts. On se concentre sur les bureaux, les écoles, les magasins alimentaires, les rares endroits où il est inévitable qu'il y ait du contact et on active une surveillance de la population qui transite. On fait cracher les gens dans des tubes régulièrement. Si un ou plusieurs employés est positif, dans le doute, hop, on isole tout le monde une semaine ou deux. Et on évite la flambée au seul endroit il y a contact puisque tout le monde est en télétravail. Ceinture-bretelles. Dans ces conditions, si on surveille bien les populations qui sont en contact de cette manière, on peut garder sous contrôle les chaines de contaminations qui se formeront malgré le confinement.

Voilà pour les deux grosses artères de circulation du virus.

Et le reste ?

Les parcs ouverts c'est du bon sens. Le plein air = le bien. Donc oui au plein air même l'hiver. J'ai plutôt vu des sources confiantes quant aux attroupements en plein air, même larges, mais ça me semble de la précaution pas idiote d'interdire les gros événements. Les marchés, avec des masques et un effort sur la disposition pour permettre de ne pas être collés (distanciation !!), il faudrait que je lise la science de plus près mais ça me semble plutôt un compromis faisable. Surtout si on ne crie pas :)

Je ne suis pas choquée qu'on veuille garder des commerces ouverts avec de la livraison. Les petits commerces ont beaucoup souffert du premier confinement. Mais il faut n'autoriser une ouverture qu'en mode guichet. Ne pas accueillir de public réduit les contacts (via aérosols, toujours) et avec eux le risque qu'un client contamine tous les autres. Les boutiques peuvent ainsi réduire drastiquement les risques : par le temps qu'il fait en mode guichet même si on pavasse dans la file d'attente, on sera en plein air, masqués, et on va pas s'éterniser il fait froid. Je pense c'est gérable. Et ça permet effectivement de ne pas fermer complètement ces commerces. Et il faut annoncer que ces commerces ne sont pas fermés. Pour moi une librairie qui travaille en click & collect, elle est techniquement ouverte. Juste, non, on ne rentre plus dans les boutiques. Le risque, il est là. Mais ça n'empêche pas d'acheter des trucs. C'est moins sympa, certes, mais on ne pas négocier avec un virus pareil. Rester une heure à la librairie chiner, c'est génial, j'adore ça, mais c'est un poil pas Covid compatible : lieu fermé, longue exposition, on pavasse. Il faut savoir ce qu'on veut. Si on veut ne pas boucler complètement ces commerces, il faut faire comme ça, je ne vois pas d'autres solutions si on veut participer à la chute de la courbe.

Même chose pour les restaurants, je n'approfondis pas : pas d'accueil au public (à ce stade vous avez vu les visualisations d'El Pais et vous voyez pourquoi), mais de la vente à emporter. Là aussi, j'aurais envie d'introduire du pooling, à deux endroits : pour le personnel en cuisine, et pour le personnel de livraison.

En revanche les grandes surfaces c'est un mystère pour moi qu'on les laisse ouvertes même avec le mini protocole sanitaire en place. Vraiment. C'est des hangars fermés. Je ne sais même pas comment ces lieux sont ventilés. Ils accueillent des quantités astronomiques de gens. A ce compte-là oui entrer dans une petite boutique est moins risqué parce que t'aérosolises 10 personnes, pas 200... :/ Sauf qu'on ne peut pas demander à toute la France d'aller se ravitailler à l'épicerie parce que ce n'est ni dans les moeurs, ni possible économiquement. Je comprends que dans certains endroits la grande surface soit le seul endroit où on peut se ravitailler en nourriture (et pas qu'en nourriture, c'est une aberration de penser que les gens qui se voient privés du rayon culture du Leclerc iront tous en librairie...). Dans ce cas, pourquoi ne pas passer les grandes surfaces en drive ? On prend de toutes façons sa voiture pour y aller dans beaucoup de cas. On applique la stratégie de réduction des contacts et de risques de transmission par aérosols, on peut faire du pooling auprès des vendeurs chargés dudit drive pour surveiller. Encore une fois, c'est pas très chaleureux. Mais ça permet de juguler un gros événement de surcontamination potentel en faisant un compromis minimal sur l'économie.

Voyez, ma stratégie passe par une prise en compte stricte du risque d'aérosolisation et donc par le fait de ne pas accueillir de public en lieux fermés, parce qu'ils sont vecteurs de risques. Et du pooling dans les lieux où c'est inévitable d'avoir des gens ensemble pour surveiller. Du coup, oui, cette logique implique que les commerces où il y a nécessairement contact prolongé + lieux fermés, genre les cinémas ou l'événementiel, ou toute la filière du spectacle beh... c'est compliqué de ne pas fermer au moins le temps qu'on reprenne contrôle sur l'épidémie, là. Pour des commerces comme les coiffeurs, on pourrait imaginer d'organiser à long terme de la ventilation des locaux, voire, certains services en plein air l'été (comme des coupes, par exemple, ça se fait bien). Pour des raisons évidentes, les salons d'esthétiques seront plus difficiles à adapter de la même manière :D
Pour les spectacles et le ciné, je ne vois pas d'autres solutions que d'attendre la fin de la vague, tout en travaillant à des adaptations « plein air » compatibles avec la maîtrise du risque d'aérosolisation. 
Quand j'ai lu le protocole mis en place par les syndicats d'évenementiel, j'ai été très décue de voir que le risque de contamination par aérorols n'était pas pris en compte. Je veux bien qu'on vous laisse organiser des mariages, mais notez qu'il va falloir être malins parce qu'il suffit d'une personne qui chante dans la salle, si personne n'a de masques on est cuits. Voyez ? Vous aurez fait désinfecter leurs mains à tout le monde, distancié tous les convives et paf. Le discours de tonton Jean. J'espère lire encore plus de choses encourageantes sur les choses en plein air, ce qui permettrait de célébrer des mariages (j'ai assisté à un mariage célébré 100% en plein air, et aucune preuve so far de contamination des invités, je pense que c'est une piste !), de faire des concerts et des représentations théâtrales sans risques majeurs. 

Deux points que je n'ai pas abordés : le long terme, et le rôle de l'information

Ce qui m'amène à deux points que j'ai laissés de côté, et que je développerai peut-être dans d'autres articles : la pensée « long-terme » et le rôle de l'information. Le premier a servi de fil au développement déjà : on ne va pas se sortir de cette épidémie une fois la deuxième vague (qui n'est que la deuxième...) passée. Il faut donc pratiquer des aménagements clairs, lisibles, dans l'activité pour bâtir un souffle long-terme. Je pense qu'on a assez de matériel en termes de savoir sur l'épidémie pour savoir ce qui marche, et ce qui ne marche pas. L'article de Zeynep Tufekci (je sais, je la cite à tout bout de champ, mais il est tellement complet, son article) donne de bonnes pistes stratégiques. On peut maintenant arrêter de tâtonner et se lancer dans des travaux d'adaptation de toutes nos activités à l'aune du risque Covid, en gardant les axes de RDR en tête. Vivre avec le virus c'est ça. Ce n'est pas laisser les gens se contaminer en disant que de toutes façons les vieux faut les laisser mourir, il faut accepter qu'il y ait des morts, ça c'est criminel. C'est s'adapter de manière à ce qu'on maitrise suffisamment le risque pour que les prochaines vagues ne soient pas des pics mais des vaguelettes et que l'épidémie reste sous notre contrôle. Le Sida, actuellement, est relativement sous contrôle. Il y a des endroits en France où il ne baisse pas. Mais la politique de RDR est assez efficace pour qu'on n'ait pas reproduit les années 80. On a juste (en réalité c'est plus compliqué, il y a d'autres choses, mais c'est une cheville ouvrière du truc) intégré la capote comme un truc naturel.

L'autre point que je n'ai pas abordé, c'est l'information. J'y mets plusieurs choses. J'y mets ce que rappelle Fred Bladou ici : il faut mettre en place les stratégies de lutte contre l'épidémie avec les gens, pas à leur place. Ça c'est un savoir acquis du Sida et je suis ahurie à l'idée qu'on ne cherche pas plus à imiter ça pour le Covid tellement c'est évident pour moi. D'abord, ça permet de comprendre les besoins et les contraintes des gens. Là j'ai évoqué des grandes lignes en évoquant ce qu'on pouvait faire pour avoir une politique cohérente de gestion du risque d'aérosolisation. Mais je n'ai pas visité chaque école, par exemple, parce que je ne peux pas le faire. Je ne peux que réfléchir en théorie. Or, il faut le faire. Imposer de but en blanc de ventiler les classes, c'est une étape vers le mieux, mais ça manque un coche c'est que la plupart des personnels éducatifs répondent sur Twitter : « mais les fenêtres ne s'ouvrent PAS ?? ». Et hop on est hors sol. Et même si ça partait d'une bonne idée, ça va patiner parce que ça fait 6 mois qu'on impose des protocoles dans les écoles et les universités (qui changent régulièrement !) sans se soucier une minute de ce qui est seulement réalisable. Remonter les besoins et les contraintes permettrait d'avoir une idée par exemple de quels travaux il faut effectuer dans quels écoles pour que ces foutues fenêtres ouvrent. Ensuite, ça permet d'aller chercher le savoir là où il est. Le Sida nous a montré qu'il y a du savoir porté par les malades, les personnes précaires, les usagers de produits psycho-actifs. Ils savent mieux que quiconque ce qui marchera ou pas dans leur milieu, ils savent mieux que quiconque lister les effets secondaires des traitements. On se prive d'une source de savoir utile en ne faisant pas avec les premiers concernés.

Aussi l'information, c'est être clair, et donner les outils aux gens pour adapter leurs pratiques à la RDR en autonomie. Fred Bladou exprime fort le sentiment qu'on est nombreux à avoir en voyant ce qui se dit autant sur les plateaux que dans les déclarations du gouvernement : 1/ on est infantilisés, ce qui ne sert à rien, ça sur-responsabilise des comportements individuels alors que la logique de la RDR doit être toujours collective. Il ne faut pas culpabiliser, il faut donner aux gens les moyens d'être responsables. Leur expliquer comment le virus marche, comment il se transmet, qu'est-ce qui est à risque, pourquoi on met un masque. ET BORDEL cesser de juger/culpabiliser Jean-Kévin. Il met son masque, mal, mais c'est déjà mieux que rien. Et peut-être qu'il manque un vecteur d'info claire. Et de confiance, surtout. Ce gouvernement nous ment depuis le début, c'est normal que des gens se méfient. Mais il y a d'autres vecteurs pour faire, posément, sans jugement, percoler du savoir. . Savoir, c'est pouvoir. Je suis convaincue qu'un organisateur de mariage qui comprend la logique de l'épidémie est plus à même d'accepter des mesures de RDR voire d'en proposer. Puis on le prend pas pour un bébé, c'est toujours agréable quand la confiance va dans les deux sens. 2/ C'est JAMAIS cohérent. La RDR, pour moi, c'est une sorte de graphe décisionnel fait de compromis qu'on fait tous les jours à l'aune de principes qui vont aller l'un contre l'autre comme s'amuser/le risque de contamination (de moi comme des autres). Je me suis par exemple beaucoup aidée du tableau de Tania Louis pour faire des arbitrages : ah, ça je peux y aller c'est en plein air, ah ça je vais déciiner c'est trop risqué même si j'aimerais. Il faut que ces principes soient super cohérents pour que les choix que les uns et les autres font soient lisibles. Il ne faut pas qu'il y ait des arrangements et des dérogations parce que sinon ce ne sont plus des principes après. Si ça change de cap toutes les deux semaines, comment attendre des gens qu'ils adaptent leur conduite ? Et là, je rejoins Bladou sur la responsabilité des gens invités sur les plateaux TV, qui distillaient tout et son contraire comme informations ou non-informations d'ailleurs, alors que depuis mai-juin facile on a une vue claire sur les trois points que j'ai énoncés. On sait où sont les risques. Et quels sont les outils. Ça devrait être la seule chose qu'on entend sur les plateaux. Un discours clair, cohérent, compréhensible. Pour qu'on puisse s'en saisir. En confiance. Faire avec les gens.  Pas leur donner des injonctions contradictoires pour ensuite les culpabiliser parce que la deuxième vague est là. Tout n'est pas leur faute. 

Voilà, c'était horriblement long. Retenez :
- la RDR c'est une histoire de capacité d'agir : plus on sait sur la transmission, plus on a les moyens de limiter les risques, plus on peut adapter nos comportements intelligemment ;
- pour qu'on gagne contre une épidémie qu'on ne sait pas soigner, il faut courir le marathon et donc travailler dans une optique long-terme, ce qui implique moins de jugement des pratiques (même Jean-Kévin au masque sous le nez) et plus de recherche de solution ensemble ;
- le masque, la distanciation, aérer, aérer, aérer ;
- il s'agit de réduire les risques au maximum, on ne s'empêche pas de dormir si on a touché une fois son masque ou oublié les distances ;
- un confinement avec des mesures plus lâches sera plus long : mais on pouvait imaginer un protocole cohérent de réduction des risques au minimum, on en sait assez sur le virus pour ça (mais ça implique une politique plus ambitieuse que celle qu'on pratique là) ;

Je n'ai pas toutes les réponses (je n'ai aucune clé budgétaire par exemple) et je ne suis pas épidémiologiste. Mais je pense que ça peut donner du grain à moudre, voilà.

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