Tu viens plus aux soirées ?

27 septembre 2019
Ça me pique un peu de vous écrire ça. En fait, mais j'ai absolument pas regardé la dernière analyse de marché de l'Arcep. Et pourtant tu sais que c'est mon passe-temps favori.

Je tire beaucoup de joie de ce passe-temps qui m'a permis de faire des choses incroyables : rencontrer Soriano (et le saouler avec de la philo because me), expliquer Habermas aux équipes du régulateur un matin sans café (c'est mon meilleur souvenir d'audition, vraiment), être invitée à l'incroyable anniversaire de l'Arcep. Ho pis LE BEREC. Honnêtement ? 80% de ma gratification associative des quatre dernières années vient de là.

J'y repense régulièrement avec beaucoup de gratitude et une pointe d'incompréhension parce qu'entre le matin où j'ai dit à Benjamin que fuck it, j'allais regarder cette analyse de marché, et mettons, l'audition sur les terminaux, tout est allé très vite (trop ?). J'ai appris à parler la langue des télécoms et à discuter avec les équipes, avec mon personnage qui est ce qu'il est, un peu maladroit quand même, et très nerd, mais de livres, ce qui est passablement inhabituel dans ce milieu. Alors qu'on n'avait aucune racine de pensée commune, Samih Souissi a dit récemment que je suis de la « famille ». C'est un compliment, tu vois. Quand tu regardes qui j'étais trois-quatre ans plus tôt, back in 2015, ça parait impensable. Merci pour tout l'Arcep, merci pour tout les bénévoles de la team régulation <3

Je suis devenue présidente de mon association. C'est un poste que je n'avais jamais occupé avant. Je vois objectivement à quelle somme de travail je dois ça MAIS CECI EST COMPLÈTEMENT DINGUE MIS BOUT À BOUT. HOW DID I MANAGE TO DO ALL THAT?

Le problème d'être un Pokémon et pas un personnage de conte de fées est qu'il existe des limites. Et que j'ai touché lesdites limites cet été. C'est pas tant une question de travail. En fait, cumuler un travail universitaire exigeant et un engagement associatif soutenu, je fais ça depuis un bail : j'étais au CA du MAG et en khâgne en même temps, je sais faire. C'est une question de charge émotionnelle. De stress accumulé, quoi. Accumulé depuis longtemps : mon dernier article ici dit déjà que ça ne va pas. L'année dernière, mon corps portait déjà beaucoup de pression, il avait doucement entamé une phase d'affaissement, las de porter. La spirale infection sur infection a commencé à peu près à ce moment-là (ceux qui lisent Twitter ont dû suivre, un peu). A chaque fois que j'essaye de dater depuis combien de temps je portais ce trop-plein de mélange stress-trauma, je trouve que c'est trop. Ça faisait un moment.

J'ai des pistes sur d'où ce stress vient. Pour l'instant toutes les réponses qui me viennent sont très inconfortables. Ce qui semble certain c'est que l'associatif, quelque part, est responsable. Je rappelle : c'est de la charge émotionnelle, pas de la charge de travail. Le domaine de ma vie le plus investi émotionnellement, c'est pas le doctorat...

Je suis ahurie à l'idée d'écrire ça, en fait. Après des années et des années d'engagement militant, où ma vie est configurée, par pleins d'aspects par ledit engagement (c'est l'un des rares trucs qui n'a pas bougé depuis 2006, malgré des changements radicaux dans ma vie, c'est dire), j'arrive à ce point de non-retour où l'associatif a cessé de m'apporter ce qu'il m'apportait et à commencer à doucement se transformer en un truc toxique. 

Du coup, je suis d'autant plus reconnaissante d'avoir vécu tout ça, d'avoir grandi et progressé. Mon corps a traversé ces trucs, déjà oufs en eux-mêmes, dans un état anormal, et, euh, c'est en fait légèrement miraculeux. 

Il y a eu des trucs chouettes. Il y a eu des moments très chaleureux au sein de la Fédé et de la Quadrature, notamment aux AG. Il m'arrive encore, quand je parle de Kant et de zero rating en conférence, quand je cite Spiderman en panel au Forum de gouvernance de l'Internet, de me trouver à ma place et d'aimer ce que je fais. Je me suis représentée à mon poste à l'AG de la Fédération de cette année (et j'ai été élue, cette fois, ceci est toujours aussi dingue) pour ça. Pour au moins continuer à faire ce petit bout de chose que je crois utile et dans lequel je me sens bien. Mais le mal était fait je crois. Tout un faisceau de choses à côté de ça avaient complètement vrillé, je sais pas dire ça mieux. J'ai pas de précisions et pas de détails, parce que j'ai moi-même pas encore tout démêlé. Ce qui est certain, c'est que quelque chose, ou quelques choses, là dedans, font très mal et génèrent un stress qui n'est plus tolérable.

J'avais déjà fait des tweets sibyllins sur la question. Ça s'appelle un burnout --le burnout désigne beaucoup plus le fait de ployer sous de la charge émotionnelle que sous la charge de travail. J'attends que ça soit tassé pour écrire de manière construite sur la question : il me reste encore beaucoup de choses à dire, ne serait-ce que sur le parcours de ces derniers mois.

J'ai traversé Pas Sage En Seine avec une très sévère infection au pied que je soignais encore (dans ma dernière conférence, tu me vois même prendre mon traitement). J'étais bien fatiguée. J'ai porté un message sur le soin malgré ça, que je pense important. A peine un mois après, en juillet, à peine remise de la dose de cheval d'antibiotiques, hop ! Une spirale je te dis.

Mon corps était littéralement en train d'abandonner la partie.

Deux choix : ou je continue comme avant, avec le risque d'une quatrième (oui on était déjà à la troisième !) récidive, ou je fais autre chose. Mais radicalement autre chose. 

J'ai ouvert Burnout, d'Emily et Amelia Nagoski, un livre féministe sur le stress que je conseille depuis à toutes les femmes, et j'ai : tout lâché. Tout. 
J'ai dû 1/ stopper net tout ce qui génère du stress parce ça devenait dangereux pour ma santé 2/ me recentrer sur la thèse, parce que elle, j'ai pas le choix : je dois soutenir cette année. Tout ceci est allé très vite.

Je sais, j'ai pas forcément prévenu. Cest compliqué de revenir à la soirée pour dire que quelquechose dans la soirée pose problème et quand ton corps te couche à l'idée même d'y aller de toute façon. Oui donc je ne viens plus aux soirées.  Mon corps ne m'a pas laissé le choix.

Je ne sais pas encore quoi faire de tout ça et quelles décisions prendre pour la suite --je sens la question poindre dans ta tête-- j'ai pas de réponse claire sur mon statut dans les différentes associations où je sévis. Paradoxalement, même si ça va drôlement mieux depuis quelques mois, je suis loin d'être au bout des réponses à trouver. Je suis dans une drôle de position où ça commence à guérir, où on commence à redevenir copains avec mon corps, où je sens que je repasse dans l'autre sens des cliquets de compromis que j'avais passé (sur le sommeil par exemple, je pensais dormir assez la nuit, et en fait PAS DU TOUT --lisez Why we sleep, de Matthew Walker). C'est impressionnant le nombre de compromis censés être temporaires qu'on fait dans une vie associative, qui deviennent permanents. Et en même temps, ben, c'est encore bien le bordel. Ça va mieux, mais il y a encore plein de travail.

La régulation fait partie des trucs qui génèrent peu de stress (c'est même parfois l'inverse), mais c'est parti avec l'eau du bain, parce qu'une pause à ne rien faire était plus que nécessaire. J'ai écouté mon corps et à part écrire de la science, je n'ai rien fait cet été. Donc non, pas d'analyse de marché pour moi.

Voilà, c'est le bordel. C'était un peu l'anniversaire de mon épopée des télécoms, cette analyse de marché, et  j'ai commencé un travail sérieux de guérison au lieu de regarder ça. Je suis aux prises avec un drôle de sentiment de regret, mêlé de certitude d'avoir bien fait d'être restée un peu loin de la ligne de front. C'est étrange.  Cette impression de laisser tomber les copains alors que tu es clouée au lit avec 40 de fièvre. Tu sais que tu peux pas faire autrement. Mais tu peux pas t'empêcher de regretter un peu de ne pas être là.

C'est une bonne manière de fêter cet anniversaire que remercier ce corps qui n'en pouvait plus de porter de la pression, en s'occupant d'abord de lui, en s'occupant d'abord de moi. Quelque part, aussi, il y a un aspect abandon de poste. Je sais. C'était inévitable, je ne culpabilise pas (ça m'a pris quelques semaines à y arriver en réalité) mais je comprends l'inquiétude diffuse dans la question : « mais tu viens plus aux soirées ? ». Shit happens. 

Je ne sais pas ce qui vient après. Peut-être que j'arriverai à sauver la régulation du marasme de pression que je cherche à panser là, peut-être pas. Quoi qu'll advienne les choses vont bouger. Il y comme une page qui se tourne. Merci pour l'aventure :)

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